L’histoire de Pointe-Saint-Charles en bref

Occupation amérindienne du territoire

Des fouilles récentes à Pointe-à-Callière ont permis d’établir que le site avait été occupé successivement par différents groupes d’Amérindiens, pendant des milliers d’années. Rien ne permet cependant d’affirmer qu’ils auraient occupé de la même façon le territoire de la Pointe, ou qu’ils y auraient construit des maisons longues. Champlain, dans ses écrits, soit quelque trente ans avant la fondation de Ville-Marie, parle pourtant d’une plaine qui se serait trouvée à l’ouest de l’embouchure de la petite rivière.

Ce qui est par ailleurs mieux documenté, c’est que même après l’établissement des fermes à la Pointe, les Iroquoiens ont continué à venir chasser et pêcher à Pointe-Saint-Charles. Ils établissaient leur campement, puis repartaient après le passage des oies blanches.

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Période rurale

En 1654, Paul Chomedey de Maisonneuve concéda une terre sur cette pointe à Charles Lemoyne, seigneur de Longueuil. Le beau-frère de Lemoyne, Jacques Le Ber, obtint également un lot adjacent.

En 1659, Gabriel de Queylus, p.s.s., établit le domaine Saint-Gabriel dont les terres s’étendirent éventuellement du pont Wellington à la rue Charlevoix et de la rue William au chemin Saint-Pierre, aussi dit de Lachine (l’actuelle rue Wellington), et à la rue Mullins. C’est dans un champ du domaine, le 29 août 1659, que périrent le sulpicien Jacques LeMaistre et un engagé de la ferme, Gabriel De Rié, dans une embuscade des Iroquois. Une plaque commémorative a été réinstallée grâce à la Société d’histoire, sur le mur de la caserne de pompiers no 15, rue Richardson.

En 1662, ce fut au tour de Marguerite Bourgeoys d’obtenir une concession où elle établit une ferme et un ouvroir pour l’éducation des jeunes filles. En 1668, elle prend possession de la terre et de la maison de Jacques Le Ber. À la suite d’acquisitions successives, la ferme s’étendit de l’actuelle rue Butler à la rue Bridge et du fleuve jusqu’à la rue Mullins.

En 1693, François Le Ber cédait sa terre à François Charon, fondateur de l’hôpital général de Ville-Marie et d’une communauté de frères qui l’exploitèrent jusqu’en 1731, alors que la communauté fut dissoute. En 1737, les Sours de la Charité de Marguerite d’Youville s’établissent à Pointe-Saint-Charles sur cette même terre, au sud-est de la Pointe.

Au milieu du XIXe siècle, le territoire actuel Pointe-Saint-Charles appartenait donc à 80 pour cent à des communautés religieuses.

Période industrielle

Au début du XIXe siècle, des hommes d’affaires de Montréal, craignant que la concurrence du port de New-York n’accapare le commerce provenant de l’intérieur du continent, grâce à l’ouverture du canal Érié (qui devait ouvrir en 1822), entreprennent dès 1821 la construction d’un canal reliant Lachine au port de Montréal. Le canal de Lachine fut inauguré en 1825. Pour s’adapter aux exigences de bateaux plus volumineux, il fut élargi et recreusé en 1843, puis encore entre 1874 et 1885, pour atteindre ses dimensions actuelles. Ce sont presque uniquement des ouvriers irlandais, appelés les «canallers» qui travaillèrent à la construction du canal.

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En 1843, une grève éclate sur le chantier comme à celui de Beauharnois où le même entrepreneur veut imposer des réductions de salaires aux ouvriers. À cet endroit, l’armée est intervenue pour briser la grève et huit travailleurs furent tués, ce qui en fit la grève la plus sanglante du XIXe siècle. Malgré cela, les grévistes n’ont pas obtenu gain de cause. En 1877, une autre grève sévit au canal de Lachine et les grévistes sont soutenus pendant l’arrêt de travail par un aubergiste de Montréal surnommé Joe Beef. C’est pour honorer ce bienfaiteur que le parc situé au coin de la rue du Centre et de la rue Richmond porte son nom.

Dès 1837, une premiere industrie voit le jour au bord du canal, face au territoire qui constitue aujourd’hui le quartier Pointe-Saint-Charles. Il s’agit du moulin Glenora, de la minoterie Goodies & Ogilvie, érigé du côté nord de l’écluse Saint-Gabriel. En 1846, Augustin Cantin inaugure à proximité un chantier maritime d’envergure internationale. De nombreux navires y seront construits et réparés, dont certains serviront à la construction du pont Victoria. Une rue du quartier porte son nom.

L’élargissement du canal et la mise en vente de lots hydrauliques permettent l’installation de turbines qui amèneront plusieurs industries à s’établir sur ses rives pour profiter de cette source d’énergie. On assiste alors à l’essor de ce qui devint rapidement le premier et plus grand parc industriel de l’Amérique du Nord. Pas moins de treize usines de métallurgie y voient le jour ; ce fut pendant longtemps la plus importante concentration dans ce secteur d'activité.

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John Redpath construit une raffinerie de sucre au sud-est de l’écluse Saint-Gabriel. Celle-ci amorce sa production en 1854. Il s’agit alors du plus haut édifice de Montréal. C’est en 1913 que la compagnie Bell construit l’usine Northern Electric, un immense complexe de huit étages consacré à la fabrication de matériel de téléphonie et qui sera jusqu’à sa fermeture, en 1975, le plus important employeur de la Pointe avec quelque 8000 travailleurs et travailleuses.

Parallèlement, le secteur ferroviaire prend son essor. Pour permettre l’accès à un port de mer durant toute l’année, des investisseurs d’Angleterre, la compagnie de chemin de fer Grand Tronc achètent, en 1853 la ligne de chemin de fer reliant Saint-Hyacinthe à Portland, sur la rive de l’Atlantique, dans le Maine.

Il était alors plus facile de franchir les Appalaches en train que de traverser le fleuve Saint-Laurent, ce qui ne pouvait être effectué que sur des barges. John Young, homme d’affaires montréalais, mit donc de l’avant le projet de construire un pont pour enjamber le fleuve et permettre aux réseaux ferroviaires de la rive-sud d’être reliés au port de Montréal. Forts de leur expertise en ce domaine, les Britanniques, associés à quelques investisseurs canadiens dans le Grand Tronc, entreprennent la construction du pont Victoria, le premier à traverser le fleuve Saint-Laurent, en 1854. C’est à Pointe-Saint-Charles, en amont du courant Sainte-Marie, sur le site qui avait été recommandé par l’ingénieur canadien Thomas Coltrin Keefer, qu’ils avaient choisi d’ériger ce pont. Celui-ci sera considéré à l’époque la huitième merveille du monde. 

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Au plus fort des travaux, en 1858, plus de 3000 ouvriers, en grande majorité des Irlandais, travaillaient à la construction du fameux pont qui fut inauguré en 1860. En 1923, croulant sous des difficultés financières, le Grand Tronc est racheté par le gouvernement fédéral qui crée le Canadien National, privatisé en 1995 par le gouvernement Mulroney.

Boom démographique et immobilier

history5.jpgAu cours de la seconde moitié du XIXe siècle, on assiste à un boom démographique et immobilier. En 1847, plusieurs milliers d’immigrants irlandais, victimes d’une épidémie de typhus, sont accueillis par les Sours hospitalières et les Sours grises, dans des bâtiments rudimentaires érigés sur ce qui deviendra plus tard le Village-aux-Oies ou encore Victoriatown. On estime que quelque 6000 Irlandais y sont décédés et ont été inhumés dans une fosse commune. Les ouvriers irlandais qui construisaient le pont Victoria ont érigé à cet endroit un monument commémoratif, la Roche noire, un immense bloc qu’ils avaient extrait du lit du fleuve.

De 200 âmes recensées en 1854, la population se chiffre à 500 en 1865, et à 4000 en 1875. À cette époque, elle était composée de 25 pour cent de francophones et de 75 pour cent d’anglophones. En 1881, on franchit le cap des 10 000 habitants, pour culminer à plus de 30 000, entre 1900 et 1950. Cette population se distingue alors par sa composition multiethnique. En plus des anglophones, irlandais et écossais et des Canadiens français, Pointe-Saint-Charles accueille au début du XXe siecle des contingents d’immigrants polonais, lituaniens et ukrainiens, à la recherche de meilleures conditions de vie. La grande majorité de la population, issue des campagnes, est peu scolarisée et constitue essentiellement une main-d’ouvre non-qualifiée qui satisfait aux besoins de l’industrie locale.

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Ce boom démographique entraîne la construction de centaines d’habitations pour loger les travailleurs et leurs familles. La compagnie du Grand Tronc fut la première, dès la décennie 1850, à ériger des duplex et des quadruplex en rangée, rue Sébastopol, pour loger les ouvriers qui travaillaient à la construction du pont Victoria et de ses ateliers. C’est au cours de la décennie 1880 et jusque durant les années 1920 que furent bâties la grande majorité des maisons de la Pointe. Érigées en bordure de la chaussée, elles se composaient généralement de deux à six logements et d’une porte cochère qui donnait accès à une cour arrière. En raison de l’explosion de la population, des maisons de fond de cour s’y ajoutèrent. Il faut se rappeler que la Pointe se trouve en zone inondable. Certaines années, particulierement en 1882, elle était submergée de façon importante par les crues du Saint-Laurent, au moment de la débâcle printanière.

En 1874, la municipalité du Village Saint-Gabriel est incorporée. Elle correspond à la portion de Pointe-Saint-Charles située à l’est de la rue Island, l’autre section faisant alors partie du quartier Sainte-Anne. Elle fut annexée à la ville de Montréal dès 1887, à cause de difficultés financières communes à la plupart des municipalités de banlieues créées à cette époque.

Transformation récente du quartier

history7.jpgÀ compter des années 1950, le développement du réseau routier, combiné à l’ouverture de la Voie maritime du Saint-Laurent et à l’implantation de parcs industriels en banlieue, principalement desservis par le camionnage, entraîne la fermeture successive de plusieurs dizaines d’industries du Sud-Ouest. La baisse de l’emploi alla de pair avec fermeture du canal de Lachine. Ce fut donc par nécessité devant des besoins nouveaux et criants que la population de la Pointe, les femmes aux avant-postes, mirent sur pied une série d’organismes et d’organisations populaires et communautaires. On en dénombre une bonne trentaine toujours actives, qui militent dans divers domaines tels l’alimentation, le logement, la santé et les services sociaux, la défense des droits, le développement urbain, la protection du patrimoine, etc. Cette période a été marquée par des expériences novatrices comme la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles et les Services juridiques, que l’État québécois a pris comme modèles pour implanter les réseaux des CLSC et de l’Aide juridique.

Au cours des deux dernieres décennies, des immigrants de diverses origines,  Africains, Asiatiques et Sud-Américains se sont progressivement implantés dans le quartier. De nombreux jeunes adultes ont également élu domicile a Pointe-Saint Charles, ce qui est un gage de renouveau et de vitalité pour l’avenir.

Le redéveloppement des terrains abandonnés par l’industrie et la conversion des bâtiments des anciennes usines constituent aujourd’hui les principaux défis auxquels est confronté le quartier. Alors que la réouverture du canal de Lachine à la navigation de plaisance crée un pôle d’attraction pour de jeunes professionnels et les retraités, il est certain que Pointe-Saint-Charles connaîtra encore de nombreux changements.